Un bref aperçu de l’histoire de cette bibliothèque, qui est la seule bibliothèque suisse francophone spécialisée en judaïca et hébraïca, n’est pas sans intérêt. La date de sa création, d’abord, en 1945, la situe au lendemain même de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Elle est née de l’initiative conjointe de deux organisations juives ayant des vocations différentes : l’American Jewish Labor Committee (AJLC), axé sur l’action politique, culturelle et sociale, et l’Oeuvre de secours aux enfants (OSE), fondée en Russie il y a plus d’un siècle et qui, avec l’aide d’un modeste bureau à Genève, a admirablement œuvré pour le sauvetage d’enfants juifs durant les années noires et même après.
C’est ainsi que le professeur Liebman Hersch, premier titulaire de la chaire de statistique et de démographie à l’Université de Genève, prit la tête d’une commission mixte de l’AJLC et de l’OSE qui se chargera de la mise en place de la bibliothèque.
D’une certaine façon, ce projet s’inscrit donc sous le signe d’un sauvetage : en l’occurrence d’une présence de culture juive, après la destruction de ses centres les plus actifs et les plus rayonnants de l’Europe centrale et orientale. On comprend mieux ainsi que le professeur Hersch ait pu réunir autour de lui des hommes d’action, animés d’une réelle vision, comme le Directeur général de l’Union mondiale ORT («Organisation, Reconstruction, Travail»), le Dr Aron Syngalowski et son proche collaborateur Vladimir Halpérin, le professeur Jacques Bloch de l’OSE, l’industriel de l’horlogerie Adolphe Neumann qui fut l’un des mécènes de la vie culturelle et artistique de Genève, le Dr Aron Starobinski, mais aussi des artisans et des enseignants, laïques et religieux, qui voulaient sauver ce qui restait disséminé du patrimoine juif. C’est comme s’ils faisaient écho à ce cri de l’un des personnages du «Dernier des Justes» d’André Schwarz-Bart : «Nous, les Juifs, nous ne rendons jamais les livres, jamais…»
Pendant les premières années de son existence, alors qu’elle était encore installée dans un modeste appartement de la Place des XXII cantons, avant d’être transférée à la Maison Juive, la bibliothèque s’est enrichie de nombreux volumes rares, et notamment d’une partie (env. 1000 volumes) des collections miraculeuseument préservées de la célèbre bibliothèque du Séminaire rabbinique de Breslau, détruit par les nazis, berceau de la «science du judaïsme», avec certains ouvrages du XVIe, du XVIIe et du XVIIIe siècles, ici exposés, qui présentent une très grande valeur bibliophilique. Par la suite, l’acquisition de la bibliothèque privée du rabbin Haïm Lauer, bibliophile et grand-rabbin de Mannheim, puis de Bienne, extrêmement riche en littérature rabbinique et en judaïca allemands d’avant-guerre, a contribué à donner un caractère unique à la Bibliothèque juive de Genève.
Aujourd’hui, la Bibliothèque Juive de Genève possède env. 30.000 volumes dont un manuscrit de valeur exceptionnelle : celui de David Gans, Sefer Nehmad ve-naïm, Prague, 1613. André Neher a consacré un ouvrage important à cet auteur sous le titre : David Gans, disciple du Maharal de Prague, assistant de Tycho Brahé et de Jean Kepler (Paris, Klincksieck, 1974). Ce «manuscrit de Genève», comme on l’appelle, est justement célèbre.
Le visiteur trouvera ici autant de fenêtres ouvertes sur des textes fondamentaux du judaïsme, avec bon nombre d’éditions originales, sur la littérature rabbinique et la liturgie, jusques et y compris la littérature, l’histoire, la philosophie et la sociologie contemporaines, grâce à un effort permanent d’acquisitions nouvelles. Tous ceux qui souhaitent se documenter sur l’exégèse et l’herméneutique, les responsa rabbiniques ou sur des sujets comme l’Affaire Dreyfus, le sionisme, l’antisémitisme, ou qui voudraient consulter toutes les grandes encyclopédies juives, seront bienvenus au rez-de-chaussée du 10, rue St-Léger.
Jean Halpérin
Président du Centre d’études juives
auprès de l’Université de Genève